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études-coloniales
4 avril 2012

Benjamin Stora répond à Guy Pervillé et celui-ci lui réplique, à propos de "La Déchirure"

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réponse de Benjamin Stora à Guy Pervillé

et réaction de Guy Pervillé,

à propos du documentaire "La Déchirure"

 

 

Benjamin Stora à Guy Pervillé

Je te remercie pour l’envoi de ton texte à propos du documentaire «La Déchirure», diffusé il y a un mois sur France 2.

Après celles du général Faivre, de Michel Renard et de Daniel Lefeuvre, voici donc une critique dans Études coloniales de ce documentaire sur lequel j’ai travaillé depuis un an avec Gabriel Le Bomin. Je suis aussi très pris (notamment par la préparation de mes cours à l’université), et c’est pourquoi ma réponse sera brève.

Ta critique relève deux erreurs de dates (ce que je concède concernant Jacques Soustelle et Raoul Salan à Madrid), et ne reprend pas les propos sur «la manipulation des images» ou les chiffres avancés de victimes algériennes (polémiques bien connues par les historiens depuis de nombreuses années) .

Mais elle s’attarde essentiellement sur une comparaison avec le documentaire réalisé par Courrière et Monnier il y a quarante ans. Et c’est sur ce point que je voudrais te répondre.

- Sur «la supériorité» des images anciennes

Tu attribues au documentaire de Courrière et Monnier une supériorité de qualité historique sur «La Déchirure». Mais, n’as-tu pas vu dans le documentaire de 1972 les erreurs de lecture d’images à propos des massacres de mai-juin 1945, et ceux d’août 1955 dans le Constantinois ? Et cette confusion entre les images du 17 octobre 1961, et celles de Charonne en février (erreur répétée dans le documentaire de Peter Batty en 1989) ?

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Le documentaire de 1972 ne souffle mot de l’utilisation du napalm par l’armée française ou des expériences nucléaires ; sur les déplacements de millions de paysans par l’armée française ; ne signale pas les enlèvements d’Européens, et passe vite sur Melouza….. La recherche historique a depuis bien progressé (je te rappelle par exemple mon documentaire de 1992, «Les années algériennes», avec l’entretien de Mohammedi Saïd, qui fait aujourd’hui référence).

- Sur le manque d’images

Tu relèves le fait qu’il n’y a pas de références à différentes séquences (après les «barricades», le putsch d’avril 1961 ou les négociations d’Évian). C’est vrai, pour un film de deux heures qui traite de huit ans de guerre, il a fallu faire des choix douloureux pour un historien comme moi habitué à écrire des livres…. Il manque donc, aussi, par exemple, les images de l’attentat terroriste de la rue de Thèbes en 1956, qui a fait de nombreuses victimes musulmanes (lacune relevée justement dans la presse algérienne) ; ou celles de l’assassinat de Maurice Audin, ou des coulisses de négociations secrètes. Ces images animées n’existent pas (pour «La Déchirure» n’ont été utilisées que des images animées, et non des photos fixes, ce qui rend difficile l’illustration de séquences importantes comme le congrès de la Soummam en 1956).

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éléments protégeant le congrès de la Soummam en 1956

- Sur la nouveauté des images

Tu expliques que les images nouvelles dans « La Déchirure » sont rares par rapport à 1972. Mais n’as-tu pas vu les images de Ferhat Abbas reçu par Mao à Pekin en 1960 (obtenues dans les pays de l’Est) ? Celles de réfugiés algériens en 1957 en Tunisie (réalisées par la télévision suisse) ? Celles de soldats français mutilés après Palestro (obtenues par ouverture des archives de l’ECPAD) ?  Celles de l’ALN dans les maquis (Fonds Vautier et Clément), ou du discours de Ben Bella à l’ONU (archives en Algérie) ? Il est regrettable, à propos d’images neuves, que tu n’ai pas vu, non plus, dans «Notre histoire» pour ARTE, le témoignage inédit de 1972 de Maurice Challe réalisé peu de temps avant sa mort.

Je te remercie pour l’envoi de ton texte, et j’espère que ma courte réponse (en attendant une lettre plus détaillée) sera publiée dans les mêmes conditions, ainsi le débat pourra se poursuivre.

Bien cordialement, Benjamin Stora

 

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Guy Pervillé à Benjamin Stora

Je te remercie pour ta réponse, et je te réponds à mon tour sur les trois points que tu as soulevés :

1 - je n'ai pas fait état d'une "supériorité des images anciennes" sur celles que votre nouveau film a apportées. La supériorité de celui d'Yves Courrière tient dans l'effort qu'il a fait pour respecter strictement la chronologie et pour ne rien oublier d'essentiel au niveau du texte.

2 - le manque d'images animées pour certaines périodes ne justifie pas le fait d'utiliser de telles images en dehors de leur contexte réel.

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C'est là un point commun très fâcheux avec le film d'Yves Courrière. L'exemple que je cite dans votre film est exactement aussi grave que celui qui m'avait scandalisé il y a longtemps dans un film de montage sur la bataille de la Marne : sous prétexte qu'il n'y avait aucun film de la célèbre bataille de septembre 1914, on nous avait montré à la place des images de la 2ème bataille de ce nom, celle de 1918 !

Ce n'est pas parce que les auteurs de film ont pris des habitudes déplorables que les historiens doivent abdiquer la défense des principes fondamentaux de leur discipline, et nous devons être absolument intransigeants sur ce point.

Quant aux lacunes de six mois ou plus dans le récit des faits, qui ne se trouvent pas chez Courrière, elles sont évidemment incompatibles avec le caractère historique du film. Il aurait mieux valu présenter des compléments au film de Courrière, en respectant strictement la chronologie des documents, en indiquant clairement leur origine, et sans prétendre raconter l'histoire de la guerre d'Algérie.

3 - je reconnais que tu as présenté des images très neuves, dans ce film et dans celui du mardi suivant (où l'interview du général Challe m'a rappelé l'entretien que j'avais eu avec lui à peu près au même moment).

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général Challe, 1959-1960

J'y avais été sensible au début, mais mon impression favorable a été rapidement recouverte par la déception que j'ai exprimée. La durée limitée du film y est sans doute pour quelque chose, mais la publicité qui lui a été faite a complètement nié ce problème en lui prêtant une exhaustivité qui n'y était pas.

Mon impression est que le principal auteur du film n'a pas la moindre idée de ce qu'est la méthode historique, et donc, de ce que devrait être un film d'histoire digne de ce nom. Et c'est pourquoi j'estime qu'un historien ne dois pas partager la responsabilité d'un film avec quelqu'un qui n'en est pas un. (...).

Bien cordialement, Guy Pervillé

 

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- critique de Guy Pervillé du documentaire "La Déchirure", sur Études Coloniales

- texte définitif de la critique de Guy Pervillé sur son site

- voir "La Déchirure" : ce documentaire n'est pas un outil de référence, Daniel Lefeuvre

- voir la mise au point du général Maurice Faivre et les remarques de Michel Renard

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- retour à l'accueil

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Commentaires
J
Il est urgent que les médias s'ouvrent à différents historiens; il faut donc instamment demander que le monopole de fait tenu par B Stora soit supprimé. Je pense qu'il en conviendra volontiers.
Répondre
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